Brave bête.
Par Shy le mardi, mars 11 2008, 01:28 - Intro-version - Lien permanent
Le poil luisant, l’œil brillant, trépignant d’impatience et de joie à l’idée de goûter cette nouvelle vie qui s’offre à lui, Snäll part dans sa nouvelle maison.
Snäll, jeune chien sans retenue, avide d’amour et d’attention, prêt à tout donner en échange, a connu les flancs doux et chauds de sa maman, les chamailleries avec ses frères et sœurs, quelques caresses de créatures à deux pattes et une gamelle régulièrement remplie. Il est confiant au moment de monter dans cette jolie voiture bleue. Il ignore qu’il ne reviendra plus, qu’il ne verra plus sa fratrie et sa douce maman.
Près de lui, sur le siège arrière, un enfant le papouille et lui raconte sa future vie. Quelques phrases sans signification. Il a renoncé à essayer de comprendre tout ce que racontent les humains.
Et le voilà « chez lui ». Une petite maison, entourée d’autres maisons semblables. Un jardin bien entretenu : pelouse, fleurs, un pommier et un cerisier nouvellement plantés, Snäll s’élance pour découvrir ce monde. Un mulot le défie de l’attraper : premier trou dans le gazon…
Voilà qu’on l’appelle : « On rentre ! » On lui montre un panier avec un joli coussin, une jolie gamelle verte, un collier « en argent » et la laisse qui va avec, le tout installé dans une petite pièce qui sent le fioul et la lessive, bof…mais pourquoi pas ?
Mais il a l’âme aventurière le jeune chiot : vite il se précipite : la cuisine, le salon, le couloir de l’entrée :
« Chouette une basket qui traîne, justement mes quenottes me titillent »
« Non Snäll, pas toucher ! »
Retour dehors…mais que faire dehors quand on est tout jeune et surtout, tout seul ?
Tiens un papillon, oh une souris, une chenille, une fleur agitée par la brise, et là : le chat des voisins :
« On fait la course ? …oh copain, t’es parti avant moi…mais attends, je ne peux pas passer par les arbres…Pfff, pas drôle…Tiens une branche, voyons si elle me résiste… »
Tout à ses nouvelles activités, Snäll n’entend pas rentrer Papa.
« Snäll, dit l’Enfant, viens voir, y’a Papa ! »
Snäll a encore du mal avec son nom mais aux onomatopées frappant ses oreilles il comprend qu’on s’adresse à lui et accourt, savourant à l’avance une caresse ou un nouveau jeu.
« Alors c’est lui le chien ? Je vous préviens tous les deux, dit Papa en s’adressant à l’Enfant et à sa maman, il a intérêt à être sage et propre. Et c’est la première et la dernière fois que j’accepte qu’il me saute dessus comme ça ! »
Snäll s’assoit, incline la tête et essaie de comprendre pourquoi Papa parle si fort. « A-t-il vu un ennemi ? Est-ce que quelqu’un est entré sur son territoire ? Est-ce que lui, Snäll, doit le défendre ? »
Il tente une approche plus discrète afin de n’être pas repoussé comme tout à l’heure. Peine perdue, au contact de sa truffe humide, Papa retire sa main et s’en va.
Il essaie auprès de Maman qui lui donne une petite caresse : « Oui tu es un bon toutou, va dans ton panier ». Snäll suit cette main qui le dirige et se résout à se coucher sur ce coussin.
Mais voilà l’Enfant qui revient, une baballe à la main !! Direction le jardin pour une partie de foot ! Et Snäll, heureux de sautiller autour du petit, de lui ramener la balle, de courir la rechercher, de japper de joie, de se rouler par terre…Il est content dans cette nouvelle famille, un enfant pour jouer, une maman aimante et un papa, un peu plus dur à apprivoiser mais qu’il aime quand même car il a l’air fort et fera un bon chef de meute.
« A table, dit Maman. Mais toi, Snäll, tu restes dehors pendant qu’on mange, tu auras ta part après »
« Qu’est ce qu’elle raconte ? » se demande Snäll, mais pas le temps de comprendre, il se retrouve seul dehors.
Le voilà reparti en exploration dans le jardin. Il retombe sur le trou commencé tout à l’heure. « Est-ce que le mulot serait revenu ? Creusons un peu plus pour voir »
« Tiens la porte de la cuisine… chouette c’est Papa…je vais lui montrer comme je sais bien chasser les souris !! »
« Arrête, sale bête, qu’est ce que tu fous dans ma pelouse ? Dégage dans ton panier !! »
Et Snäll, de se faire attraper par la peau du cou et balancer dans son panier.
Cette fois, il ne bouge plus, attends patiemment qu’un humain vienne le libérer de cette buanderie. C’est Maman qui vient, elle lui tapote gentiment la tête : « Snäll, il faut être un gentil chien et obéir à Papa ». Snäll ne comprend pas ce qu’elle dit mais par contre il voit très bien qu’elle lui verse des croquettes dans sa gamelle, de quoi oublier tous les tracas…
L’estomac plein, la tête remplie des souvenirs de cette journée et de nouveau seul dans sa remise, le petit Snäll se couche, une petite boule de poil dans un grand panier, à la taille de ce qu’il doit devenir.
De son côté la petite famille vaque à ses occupations. L’Enfant prend son bain, brossage de dents et au lit, demain c’est jeudi : y’a école. Maman finit de ranger la cuisine, de remplir le lave-vaisselle et va rejoindre Papa devant la télé.
Vers 23h, Maman vient faire une papouille au petit toutou endormi. Elle n’a pas le cœur de le réveiller pour qu’il ressorte une dernière fois. Et la maison s’endort….
2h du matin, Snäll ouvre un œil, un second. Il ne sait plus où il est, il fait noir, il ne reconnaît pas l’odeur du foin, il ne sent pas sa maman près de lui et n’entend pas ses frères et sœur gémir dans leur sommeil, rêvant à on ne sait quelle course poursuite. Snäll se lève, perdu, dans le noir, sans sa maman. Il voudrait un peu de chaleur. Et puis il a une envie pressante mais il ne voit pas la sortie de la grange. D’ailleurs il n’est pas persuadé d’être toujours dans la grange de maman.
Il commence à geindre doucement, puis un petit peu plus fort pour que sa maman l’entende. Il n’en peut plus et se laisse aller.
Coup de bol : Papa a eu soif et arrive dans la cuisine, il entend japper derrière la porte. Il ouvre, allume et marche dans une flaque…
Coup de bol ?? Pas si sûr finalement…
Snäll se retrouve le nez dans la flaque, une bonne claque sur les fesses et dans le jardin.
Papa remonte, réveille Maman tout en délicatesse : « Ton chien a pissé dans la buanderie, je l’ai foutu dehors, va t’en occuper avant qu’il ne réveille tout le quartier ! »
Maman descend, encore dans les brumes du sommeil et récupère Snäll qui pleure derrière la porte, apeuré par tout ce noir et les bruits qu’il ne connaît pas. Elle le rentre et le remet dans son panier. Elle nettoie et puis regarde ce petit chien. Il a l’air bien réveillé maintenant mais il ne bouge pas, se demandant ce qu’on attend de lui. Maman s’approche, le recouche et lui fait de douces caresses pour qu’il se rendorme. Elle aussi a les yeux qui se ferment, Snäll voit Maman détendue et se laisse aller à la somnolence. Il ferme ses grands yeux noisette. Maman le croit assoupi, se relève et commence à repartir. Mais Snäll ouvre les yeux et voudrait bien suivre Maman, il n’a aucune envie de se retrouver de nouveau seul.
« Il faut dormir Snäll » dit Maman en le recouchant et en recommençant à le caresser. Elle reste près de lui jusqu’à ce qu’elle le sente s’abandonner au sommeil. Il est attendrissant ce petit chien. Et courageux alors qu’il vient d’être séparé de sa maman. C’est de sa maman que Snäll rêve justement. Et de son papa chien qui vit dans la ferme d’à côté. Qu’il est doux de repenser à ses moments de jeunesse insouciante.
Snäll finit sa nuit sans autre réveil, Maman en est contente, elle se dit que ce chien est vraiment une crème. Elle redoute un peu sa première journée seul, Papa et elle au travail et l’Enfant à l’école. Snäll restera dans le jardin, on lui a installé une niche, qu’il ne semble pas avoir repéré mais il a l’air malin et trouvera tout seul…
8h tout le monde décolle, Snäll se retrouve dans le jardin. Tout seul ? Non il a une gamelle de croquettes encore. Il les dévore, redresse la tête pour remercier ses maîtres mais il n’y a plus personne. La porte est fermée et la maison semble silencieuse.
Snäll refait donc le tour du jardin. Un trou à continuer, une fleur à croquer, un lézard à poursuivre, un papillon à admirer, le chat du voisin à amadouer- peine perdue, un arbre à déraciner, un type qui s’arrête avec sa voiture jaune sur lequel aboyer, une voisine qui crie, etc.…Et la matinée passe. Snäll trouve un tas d’herbe que Papa a tondu et s’y couche. Ca sent un peu comme à la ferme, ça lui rappelle sa maman, il geint un peu et s’endort pour une sieste au soleil.
L’après midi pour un chiot seul se passe comme le matin, on s’occupe comme on peut…
Heureusement bien vite, la maison se remplit, Maman et l’Enfant rentrent : ils lui racontent leur journée, le caressent, jouent au foot. Snäll voit bien que Maman n’a pas l’air satisfaite en regardant le jardin mais il ne cherche pas, les humains sont bizarres…
Et Papa rentre. Snäll a déjà compris qu’il ne fallait pas montrer autant d’enthousiasme quand le visage de Papa apparaît. Il s’approche quand même, mais là, bing, un coup !!
« Sale chien, regarde ce que tu as fait !! Le cerisier est de travers, y’a des trous partout, j’avais ramassée l’herbe tondue...va dans ton panier !! »
C’est bon maintenant, Snäll a compris, quand Papa tend le doigt vers la remise, il doit aller se coucher. Alors il y va, la mort dans l’âme, qu’a-t-il donc fait ?
Les jours se suivent dans la nouvelle maison de Snäll. Il apprend le fonctionnement de base : Maman câline et donne à manger, l’Enfant s’amuse et demande de la tendresse et Papa gronde.
Petit à petit Snäll grandit, il est de plus en plus sage. Il veut plaire à tout le monde, il a toujours autant besoin d’amour, sa maman chien fait partie du passé, de ses souvenirs mais au fond de son cœur il y a comme un trou à combler. Snäll recherche la compagnie de Maman et de l’Enfant, Snäll voudrait des câlins, de la compréhension. Snäll essaie d’être un très gentil chien et il y parvient souvent. Jusqu’à ce que Papa revienne...
Papa n’est jamais content de Snäll. Il lui trouve tous les défauts possibles. Selon Papa, Snäll ne fait que des bêtises, il ne comprend rien à ce qu’on lui dit, il faut lui répéter 20 fois les mêmes choses, il fait du bruit en mangeant, il perd ses poils, d’ailleurs il n’a plus le droit d’aller dans le salon, il bave pendant qu’on lui prépare sa gamelle, il aboie quand on sonne à la porte, il ne sait pas essuyer ses pattes sur le paillasson, il sent le chien, il fait la fête à Maman, il ne fait pas la fête à Papa, il est trop gentil avec l’Enfant, il court après les oiseaux, il ne court pas après les souris, il fait des trous dans la pelouse, il ne fais pas de trous où on lui demande, il veut toujours des câlins, etc.
C’est un chien, et Papa n’aime pas ce chien. Et plus Snäll est gentil et essaie de plaire à cette maison, plus Papa crie et lui reproche d’être ce qu’il est. Snäll est responsable de tous les soucis. À cause de lui Papa a oublié de faire remplir la cuve de fioul : « s’il n’y avait pas les affaires de ce foutu chien devant, j’aurais pu voir le niveau », à cause de lui Maman lui fait moins de câlins à lui « tu préfères ce chien à moi qui suis pourtant si gentil »…
Les coups pleuvent, de plus en plus souvent et de plus en plus fort. Avec ses mains, puis ses poings mais « à cause de toi, sale chien je me suis fait mal». La laisse qui servait aux joyeuses promenades avec l’Enfant devient fouet, le balai devient matraque, les balles deviennent projectiles…Le chien se voit confiné dans son cagibi, il se fait le plus petit possible dans son panier, comme quand il était une jeune chiot et qu'il se perdait dans son coussin. Les recoins sont ses cachettes et ses prisons quand Papa le trouve et qu’il ne peut plus s’enfuir. Snäll apprend la haine, la rancœur, la colère dirigées contre lui. Il ne sait plus ce qu’il fait de bien ou de mal, il n’ose plus bouger, plus aboyer. Sa vigueur, qu’on accusait il y a quelques mois à peine, l’a quittée et on lui reproche son manque d’énergie, de gaieté, Papa dit que ce chien n’est jamais content malgré tout ce qu’on fait pour lui.
On ?? On ne sait pas…
Il implore Maman et l’Enfant de ses yeux noisette. Mais il ne trouve plus souvent de soutien en ces humains aimés, il sent que l’amour n’est pas loin mais c’est Papa qui impose ses sentiments à toute la maison.
Dans la journée il reste là, couché devant sa niche, on ne peut dire s’il est jeune ou vieux mais usé, oui. Un chien amaigri alors qu’il a une gamelle pleine près de lui, un chien aux poils ternes, à l’œil méfiant et triste. Il attend…
La vie n’a plus de saveur, il essaie parfois de jouer un peu avec l’Enfant mais bien vite, la tristesse le regagne et il retourne dans son coin.
Maman n’en peut plus de voir ce chien si malheureux. Elle ne sait le défendre face à Papa. Alors un mercredi, elle prend Snäll et l’emmène dans un refuge. Elle explique, elle se sent coupable de n’avoir rien fait avant mais on lui assure que maintenant Snäll va retrouver une bonne maison. Elle regarde Snäll une dernière fois et elle lui dit « Tu sais Snäll, je t’ai toujours aimé, tu es vraiment un bon chien et ce que je fais aujourd’hui, je le fais pour toi, pour que tu recommences ta vie. Et en toute honnêteté, je le fais pour moi, car c’était trop dur de te voir souffrir. Adieu Snäll, je suis désolée de tout le mal que tu as eu » Elle repart, la conscience en paix, sûre d’avoir fait de son mieux. Espérant que Snäll ne l’oubliera pas et qu’il va peut être souhaiter la retenir. Elle pense au chat qui comblera la place vide. Snäll voit s’éloigner Maman, il ne cherche pas à la suivre, quel intérêt ?
Snäll était seul depuis des mois maintenant.
Snäll aime toujours Maman et l’Enfant mais il ne savait plus leur montrer, il ne pouvait plus, Papa l’avait fait trop souffrir.
A ce moment il sait qu’il ne reverra plus jamais Maman et l’Enfant mais à quoi bon supplier, à quoi bon se traîner par terre comme tant de fois…Il y aura Papa, c’est lui le chef…
Une main se pose sur son cou, Snäll se recroqueville, il appréhende le coup à venir. Pas cette fois.
On l’emmène dans une petite cour, avec une petite niche. « Tu vas dormir cette nuit ici Snäll et demain on te trouvera une famille »
Peu lui importe ce qu’on raconte, Snäll s’endort sans toucher à sa gamelle.
Snäll rêve, il se souvient quand il était tout petit chiot, au plus profond de lui reste ses souvenirs. La ferme avec les bottes de foin, sa maman et ses léchouilles, son papa dans la ferme d’à côté, les enfants du fermier, les champs, les poules…Puis regardant le film de sa vie, il revoit la petite voiture bleue, l’Enfant et Maman, la nouvelle maison…Il se réveille en sursaut, les souvenirs suivants sont trop douloureux…Il a mal dans son grand cœur de grand chien, il ne comprend pas pourquoi la si belle maison s’est écroulée, pourquoi ses humains n’ont pas pu s’accorder, pourquoi, malgré tout le cœur qu’il a mis à l’ouvrage, lui Snäll, n’a pas réussi à apporter du bonheur, il en vient à douter de l’existence de la maison. Il ne revoit que Papa et sa violence. Y’a-t-il vraiment eu un jour une Maman et un Enfant attentionnés ?
Le lendemain on emmène Snäll. Il se rappelle de sa joie dans la première maison, il voudrait y croire mais il a peur. Il n’ose bouger, il redoute ce qu’il pourrait faire de mal, il ne veut pas quitter son panier, il fuit les mains qui se tendent…
Pourtant petit à petit il accepte quelques sollicitations, une caresse ou une bouchée de nourriture données par une gentille main. Il regarde avec espoir ces nouveaux humains, plus nombreux, il n’ose croire que dans cette grande maison les choses peuvent être différentes.
Snäll écoute les bonnes paroles, reçoit les caresses, en redemande, il est entouré de gens aimants, il savoure ces moments de douceur mais au fond de lui il est méfiant.
Comment pourra t’il oublier la destruction qu’il a subit ? Comment deviendra t’il le grand chien qu’il aurait pu être ? Comment pourra t’il faire confiance à ceux qui lui promettent joie, force, énergie… ? Dans cette nouvelle maison, on croit en lui, en ses ressources, plus que lui-même. Parfois Snäll se met à rêver, mais la douleur dans son cœur se réveille et lui rappelle de ne pas se bercer d’illusion. Snäll a plus que jamais besoin d’amour, d’attention, d’affection et de soutien. Snäll n’en a jamais reçu autant que maintenant, même quand il était petit, Snäll sent que quelque chose s’est rallumé en lui mais la peur est tellement plus forte…
Commentaires
Elle est troublante cette histoire et remue en dedans ... à lire entre les lignes, entre les mots , à lire avec le cœur , mais lequel ? celui de l'adulte ou de l'enfant ? ...
j'attends d'autres textes et d'autres émotions , alors à bientôt !
bisous
ptiloup.
Je savais que tu avais du talent, ma Belle.
Moi qui connais ton histoire, je peux te dire que tu as su à merveille transposer dans cette histoire animalière ce que tu as ressenti en tant qu'être humain.
On peut y lire entre les lignes. C'est touchant, poignant et d'une justesse.
Bravo !
Ptiloup, à lire avec le coeur qui te parle le plus...
Magsim17, je te remercie. Venant de toi, ça me touche tout particulierement.
A très bientôt à vous 2, ici ou ailleurs